Éloge de la lucidité

Photo: Kamaji Ojino pour pexels.com
On souffre de céder sur nos élans,
On creuse et les enfouit honteusement
Dans des cavernes d’air et de ciment
Qu’on sature jusqu’à l’effondrement.
On s’impose à nous-mêmes le silence
Ou un personnage en déliquescence,
Incapables de se donner naissance,
Et déjà menacés d'obsolescence.
Comment s’écrire, en manque de “Soi”?
Quand l’imposture est notre seule voix?
On étouffe pour que nul n’entrevoit
Comme on se sent futile, vide et froid.
On traîne en “Je devrais” et en “Il faut”,
La vie, elle, coule comme un ruisseau
Qui chante et qui brocarde nos défauts
Car son rire imprègne tous les caveaux.

J’ai vécu un an et demi en colocation avec une personne en dépression, dont le mal-être était si profond qu’il s’étalait et se déversait sur toutes celles et ceux qui l’approchaient.

Elle avait pourtant de multiples talents, une situation financière relativement confortable et un entourage familial et amical présent. Elle traînait également des problèmes et des blessures, mais rien de plus que la moyenne.

En réalité, sa souffrance mentale provenait en grande partie d’un manque criant de lucidité sur elle-même, sur sa situation et sur le monde.

Loin de vouloir jeter la pierre sur cette personne en particulier, je pense au contraire que sa situation est très représentative de ce que nous pouvons toutes et tous traverser:

Des phases de déprime dues à un refus de regarder la réalité en face, ou de nous voir tel.le.s que nous sommes, c’est pourquoi j’ai voulu écrire un article sur la lucidité.

Et là, je me suis retrouvée confrontée à deux difficultés majeures: 

  1. Je ne vois jamais les choses qu’à travers le prisme de ma propre subjectivité, par conséquent, ne serait-ce pas manquer de lucidité que de me prétendre lucide?

Je crois que la réponse est oui.

  1. Partant de là, comment écrire sur la lucidité quelque chose de suffisamment universel pour que ce soit intéressant, tout en reconnaissant mes propres limites et en ne me plaçant pas en “position supérieure”?

Je vais tenter cet exercice d’équilibriste en vous faisant part de mes observations sur le manque de lucidité, et de quelques astuces que je trouve efficaces pour la cultiver au mieux: 

charge à chacun.e de juger si elle/il me trouve lucide dans mon analyse.

Mais avant toute chose, pourquoi cultiver la lucidité? 

La lucidité est la capacité à voir nettement la réalité.

Dans un monde que l’on trouve de moins en moins beau et de plus en plus anxiogène, pourquoi souhaiter voir nettement la réalité? Pourquoi ne pas plutôt chercher à se réfugier dans des illusions qui nous apparaissent comme bien plus douces?

Peut-être parce que la beauté comme la dureté du monde ne sont, elles aussi, que des illusions:

Au moment où je regarde la télévision et où l’on m’annonce le décompte des “cas” du covid, j’ai également un chat ronronnant sur les genoux et un grand soleil d’été qui rayonne dans mon jardin. L’endroit où je pose mon attention deviendra ma réalité du moment et me fera penser, soit que ce moment est apaisant, soit qu’il est anxiogène.

Considérer que ce que je vis à l’instant T est immuable et que je n’ai aucun pouvoir dessus constitue un manque de lucidité courant.

Bien sûr, on ne peut pas toujours choisir le cadre dans lequel on évolue (je ne maîtrise ni les actualités, ni la météo, ni même la volonté du chat d’être sur mes genoux), mais en choisissant d’accorder moins d’attention à certaines choses, elles prennent automatiquement moins d’importance dans ma vie.

Ainsi, la lucidité ne consiste pas en un pessimisme acerbe, ni en un optimisme béat d’ailleurs.

Il s’agit plutôt d’une sorte de Voie du Milieu qui nous permet de trouver une forme de souveraineté sur nos pensées et donc, nos actions.

Pourtant, avec environ 60 000 pensées par jour, il est impossible pour un être humain d’être lucide 100% du temps.

Mieux vaut en être conscient.e afin de ne pas se fourvoyer en se croyant parfaitement lucide là où les autres seraient tou.te.s dans le faux. Un des plus grands manques de lucidité consiste à prendre ses pensées pour argent comptant.

Les différentes façons de manquer de lucidité

Notre cerveau humain, qui nous sert à appréhender le monde, est parfois le plus grand des illusionnistes lorsqu’il s’agit de jouer avec nos perceptions. 

Voyons tout de suite des façons courantes de manquer de lucidité, dans lesquelles nous sommes surement toutes et tous tombé.e.s à un moment donné.

Notre jugement sur nous-même

La façon dont nous nous auto-évaluons est sans doute un des domaines dans lesquels nous manquons le plus de clairvoyance.

Cela ne relève pas du mensonge (si ce n’est de se mentir à soi-même) puisque lorsque nous manquons de lucidité, nous sommes convaincus d’être dans le juste.

Qui ne s’est jamais senti comme un.e moins-que-rien? Qui ne s’est jamais trouvé trop gros.se/ trop maigre? Trop moche? Pas assez intelligent.e?

A l’inverse, la plupart d’entre nous se sont aussi déjà considéré.e.s bien plus futé.e.s que la moyenne, bien mieux renseigné.e.s, etc.

Nous nous baignons d’illusions, que ce soit dans une forme de jugement extrêmement dur envers nous-mêmes et d’autoflagellation, ou d’amplification de nos propres capacités.

Ces deux revers d’une même médaille sont aussi illusoires l’un que l’autre. Là où nous pensons notre infériorité ou notre supériorité, un observateur extérieur ne nous jugerait surement ni aussi durement ni aussi complaisamment que nous ne le faisons.

En effet, les autres ne sont en réalité que très peu préoccupés par nous (du moins, celles et ceux dont les névroses sont assez saines pour être vivables en bonne entente).

Étant donné que nous sommes quasiment incapables de nous tenir face à un miroir (face à nous-mêmes) pendant 10 minutes en nous observant sans émettre de jugement, la posture la plus sage est probablement de savoir admettre que notre jugement a toutes les chances d’être erroné.

Le syndrome du Sauveur et de la Victime

De même, nos relations avec les autres sont souvent biaisées par nos perceptions et par les rôles que nous endossons.

Deux de ces rôles sont un frein très important au développement de notre lucidité: les rôles du Sauveur et de la Victime*.

La Victime* considère que tout ce qui lui arrive est injuste, que les autres sont délibérément méchants avec lui/elle, que le monde est laid et cruel.

Jouer la Victime permet à celui/celle qui endosse ce rôle de se faire plaindre, de recueillir l’attention et la compassion des autres, et de ne pas se confronter à ses propres responsabilités (puisque ce qui lui arrive n’est jamais de sa faute). Bien qu’on puisse le considérer comme peu reluisant, c’est un rôle facile et pratique. 

Le Sauveur*, quant à lui, va chercher à s’entourer d’un maximum de problèmes et des personnes qui les portent avec elles pour pouvoir tenter de résoudre ces problèmes qui ne lui appartiennent pas, sans que personne ne lui ait rien demandé. En plus de l’image supposément positive que cela est censé nous apporter, jouer le Sauveur nous permet également de justifier nos attentes envers les autres (“j’ai fait tout ça pour toi, donc tu devrais (…)”).

En chacun.e d’entre nous cohabitent, entre autres personnages, un Sauveur et une Victime. Chez les personnes très perturbées, ces rôles prennent des proportions gigantesques et l’individu peut osciller très rapidement de l’un à l’autre.

Le problème sous-jacent est évidemment que le fait de jouer un rôle est nocif à la relation à l’Autre. Lorsque l’on est en contact avec des gens qui incarnent ces personnages, même si au premier abord, on aura tendance à plaindre la Victime et à admirer le Sauveur, au fil de la relation, l’inauthenticité sera de plus en plus criante.

L’individu qui s’enferme dans ces personnages, une fois démasqué, se retrouvera vite seul et isolé alors qu’il se mettait (inconsciemment) en scène précisément pour exister aux yeux des autres et pour éviter toute forme de solitude.

Quelques doses de lucidité peuvent pourtant éviter ces écueils.

Comment cultiver la lucidité?

Nous l’avons vu, être lucide est loin d’être chose facile, et surtout, ce n’est pas un état permanent.

La meilleure façon de cultiver la lucidité ne serait-elle pas, en partie au moins, de prendre conscience de nos illusions?

“Ce qui ne vient pas à la conscience nous revient sous forme de destin.” disait Carl Jung.

De multiples personnages cohabitent en nous: le Sauveur, la Victime, mais aussi le Bourreau, l’Enfant ou encore la Critique, etc.

Ils/elles font partie de nous et nous croire dépourvus de ces personnages est une chimère. 

Si nous ne pouvons pas nous en débarrasser, au moins pouvons nous être assez observateurs/.trices pour réaliser quand ils prennent le volant de notre mental.

Si la Victime surgit et que je me surprend à penser ou à raconter que mon ex m’a fait vivre l’Enfer alors que je n’étais rien d’autre qu’un “mignon petit agneau innocent”, je peux peut-être rediriger ma pensée sur les pouvoirs de décision que j’avais à ce moment-là et que je n’ai pas mis en œuvre; je peux ensuite réfléchir à ce que cela implique pour mes relations futures (respecter mes limites, ne pas dire oui si je pense non, etc.) 

De même, si le Sauveur en moi pointe le bout de son nez, à vouloir prendre en charge tous les malheurs de la Terre, surtout les plus insolubles, peut-être puis-je prendre un peu de recul et me poser quelques questions:

Cette personne n’est-elle vraiment pas en mesure d’agir pour elle-même? La situation nécessite-t-elle mon intervention? Au fond de moi, pourquoi est-ce que je veux l’aider/intervenir? Est-ce vraiment par sens du devoir, ou bien pour redorer mon blason à mes propres yeux?

En somme, cultiver la lucidité peut, je crois, se résumer à ces quelques principes:

  • être capable de se regarder sans complaisance ni dévalorisation ;
  • tenter d’en faire autant pour le monde qui nous entoure ;
  • se rappeler que notre point de vue n’est jamais que partiel et incomplet (ce qui ne le rend pas moins réel ni moins valable pour autant.).

En conclusion

La lucidité, si elle peut paraître plus âpre que de douces illusions au premier abord est en réalité un facteur indispensable au bonheur, qu’il soit individuel ou collectif:

plus on est lucide, meilleures seront nos relations interpersonnelles sur le long terme.

Par ailleurs, pour prétendre améliorer le monde, nous devons tou.te.s commencer par nous améliorer nous-mêmes et cela ne peut se faire sans une bonne dose de lucidité. 


*Il ne s’agit pas de statuts reliés à des évènements graves (ex: j’ai été victime d’un cambriolage), mais des perceptions et des interprétations que nous avons d’évènements anodins (une rupture, la relation avec notre famille, etc.).

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